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>>La revanche des timides

Prendre la parole, déclarer sa flamme ou réclamer un dû est pour eux une épreuve parfois insurmontable. Un rien les fait rougir. Pourtant, à force d'écouter et de se taire, ils deviennent les chouchous des entreprises, qui apprécient leur discrétion. Certains font même de brillantes carrières. Enquête auprès de ces inhibés, parfois célèbres.

Lui, timide ? Un beau parleur, oui. Dix minutes d'interview. Et pas un tremblement, pas une gouttelette de sueur. On s'étonne : « Etes-vous vraiment timide ? » Alors, Olivier, 29 ans, plonge son regard dans le vôtre : « A l'école primaire, le jour de la galette des Rois, j'ai préféré cacher la fève dans ma bouche jusqu'au soir, plutôt que de désigner une reine. » Terrorisé à l'idée de prendre l'ascenseur avec les voisins ou de répondre au téléphone, il prend, par la suite, des cours de théâtre après la classe pour s'émanciper, et déclare sa flamme à une copine en lui récitant un extrait de la pièce. « J'étais liquéfié, tremblant sur le canapé à côté d'elle, dit-il. Même en grimpant un col de haute montagne, mon coeur n'a jamais battu si vite. »

Pétrifié, incapable de se lever et de rester assis, Olivier, aujourd'hui professeur de sport, s'est senti ce jour-là stupide, ridicule, maudit. N'empêche, il fut héroïque. Et la jeune fille, séduite. Ils ne le savent pas encore, mais ce sont peut-être eux – si maladroits, si rougissants, si flageolants – les nouveaux héros du IIIe millénaire. « L'époque n'est plus aux gagnants, aux jeunes loups prétentieux, affirme Christophe André, psychiatre, qui a coécrit La Peur des autres (Odile Jacob) avec Patrick Légeron. Les valeurs de notre société se féminisent, il faut montrer sa sensibilité, ses émotions, sa vulnérabilité. Du coup, la cote des timides remonte. » Les psys les adorent, les chasseurs de têtes n'hésitent plus à recruter des candidats à la voix chevrotante, et la chercheuse Giovanna Axia, du département de psychologie de l'université de Padoue, en Italie, prend ardemment la défense de la gent inhibée, dans son ouvrage La Timidité (Il Mulino), au risque de les faire rougir.

Une revanche historique pour ces héros très discrets : il n'y a pas si longtemps, l'espèce des « autrophobes » – ceux qui ont peur des autres – était jugée fade, insipide, voire inadaptée ; aujourd'hui, les chouchous du grand public s'appellent Amélie Poulain, la solitaire de Montmartre, Harry Potter, le sorcier maladroit, ou, en France, Zinedine Zidane, le génial taiseux du ballon rond. Les timides, désormais, ont droit à un fabuleux destin. « En un sens, leur vie est la seule héroïque, explique Daniel Fabre, professeur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Paris), et auteur de La Fabrique des héros (Maison des sciences de l'homme). Puisque tout acte y est dramatisé, puisque tout est victoire sur soi-même, puisque rien n'est donné. Napoléon ou Che Guevara, qui étaient pourtant de grands timides, incarnaient des meneurs d'hommes très écoutés, tant s'imposait l'évidence du combat permanent qu'ils menaient sur eux-mêmes. »

A une époque où l'individu exhibe son ego, où l'on vit branché sur son téléphone portable sept jours sur sept, on réclame, de plus en plus, des pauses, des respirations, des points de suspension. Echaudé par cette nécessité moderne du tout dire – souvent pour ne rien dire – le sociologue David Le Breton préconise une éthique de la conversation « où toute parole est en effet précédée d'une voix silencieuse » (Du silence, Métailié). Or, qui mieux que le timide sait encore se taire ? Qui mieux que lui sait écouter autrui ? Il est devenu le meilleur lecteur de nos états d'âme. « Nous avons besoin des timides, de cet autre usage qu'ils font du temps, de la réflexion et de la relation aux autres, observe le metteur en scène Jacques Lassalle, qui leur voue une tendresse particulière. Dans notre société de parade permanente, où l'on étale ce qu'on a de plus banal dans Loft Story, les discrets ont de l'avenir. Ceux qui affichent leur tranquille assurance m'ennuient profondément. Un jour, dans le métro, il m'a fallu cinq minutes avant de reconnaître Maria Casarès. Sur scène, cette artiste me bouleversait ; dans la vie, elle s'effaçait tant qu'elle se fondait dans les murs. »

Tout le monde, un jour ou l'autre, a éprouvé de l'appréhension au moment de prendre la parole devant cinq personnes, de faire une déclaration d'amour ou de réclamer l'argent qu'on a prêté. De toutes les peurs, celle de l'autre est sans doute la plus universelle et la plus angoissante. « La timidité a été le fléau de toute ma vie », enrageait Montesquieu (Mes pensées). L'époque romantique fourmille de héros masculins ayant des vapeurs, tandis qu'au Moyen Age les chevaliers n'hésitent pas à se pâmer pour un oui ou pour un non. Les accès d'inhibition étaient si fréquents chez Jean-Jacques Rousseau qu'il se décrivait comme « naturellement timide et honteux » : « S'il faut agir, je ne sais que faire ; s'il faut parler, je ne sais que dire ; si on me regarde, je suis décontenancé » (Confessions). Et nous ? Sommes-nous tous timides ? Selon le dernier sondage réalisé sur le sujet en France par Top Santé, 51 % des personnes interrogées se disent un peu timides, 7 % très timides. « Le sentiment d'être timide vient de l'appréhension qu'on éprouve chaque "première fois", la première fois qu'on danse, parle, marche, ou conduit devant les autres, explique le psychiatre Christophe André. Il s'agit d'une tendance profonde à rester en retrait. Rien à voir avec la phobie sociale, pathologique, qui, elle, empêche de vivre normalement. » Que redoute ce garçon qui bafouille, cette mère de famille qui prend la parole, agressivement, maladroitement, à une réunion des parents, cet étudiant qui reste médusé le jour d'un oral ? Rien. Hors le jugement des autres. Ils sont à la hauteur. Mais ils en doutent. « Le manque de confiance en soi, la crainte de décevoir, est la source de l'anxiété sociale, ajoute le psychiatre Frédéric Fanget, qui a publié Affirmez-vous ! (Odile Jacob). Très exigeants avec eux-mêmes, les introvertis recherchent la perfection dans tout. » Du coup, ce sont souvent les meilleurs.

Timide, le chef étoilé Guy Lassausaie l'est tellement que le jour où la princesse Caroline de Monaco a dîné dans son prestigieux restaurant, il aurait voulu se cacher sous le tapis. « J'ai toujours peur de déranger, dit-il. Et je suis incapable de vanter mes mérites à mes hôtes. » Vingt ans qu'il n'a pas piqué une colère dans ses cuisines. N'empêche, le jour où ses confrères ont cherché une personnalité capable de présider les Toques blanches lyonnaises, de gérer des pointures comme Bocuse ou Troisgros, c'est lui, le poli, le diplomate, qui a été choisi. Peut-être que sa peur des autres l'a contraint à travailler deux fois plus : « J'ai appris dans les livres ce que je n'osais demander à personne, confie-t-il. Et j'ai passé davantage de concours pour gagner de l'assurance. » Etre timide n'est plus une maladie honteuse, ni un frein à la carrière. Formidable ressort psychologique, parfois, c'est devenu un atout, une arme de séduction, presque un réflexe élitiste. « Les timides ne condescendent pas à se mêler à des conversations banales, ils choisissent leurs amis avec discernement, observe Roland Bruner, psychanalyste, membre de l'Institut psychanalyse et management. Leur réseau n'en est que plus solide. Rien ne les oblige à dîner avec des gens qu'ils n'aiment pas. Au fond, ils nous donnent des leçons : ils ont bien plus d'intégrité que nous. »

Dans les années 1960, Jean Toulemonde prônait déjà leur réhabilitation dans Les Inquiets (un joli livre qui vient d'être réédité chez Payot) : « Le timide mériterait une haute considération, écrivait-il, sa délicatesse raffinée, son respect des droits d'autrui, sa dignité élevée, son aptitude à la réflexion devraient le ranger au sein de l'élite. » Un demi-siècle plus tard, on les adore, mais eux se détestent. Plutôt, ils détestent ce coeur qui bat trop vite, cette joue qui pique un fard, cette voix qui les épouvante, ces bras, ces mains, ce corps qui les trahissent. Ils feraient même n'importe quoi pour ressembler à n'importe qui. Professeur d'histoire, Daniel, 34 ans, et ses pommettes vivent une cohabitation houleuse depuis l'enfance, source de souffrance et de frustration. Daniel rougit. Beaucoup. Tout le temps. Pour rien. Un sourire, une question, un compliment. Et il perd ses moyens, escamote les voyelles, les emmêle, ne sait plus ni parler, ni s'asseoir, ni que faire de ses pieds. Du coup, il est devenu un stratège du camouflage : « A la cantine, je me levais dix fois pour aller chercher du sel, et j'évitais de me retrouver en bout de table, raconte-t-il. Il m'est arrivé, juste avant un rendez-vous important, de partir en week-end à la mer dans le seul but d'attraper un coup de soleil. Cela ne m'empêchait pas de rougir, mais personne ne le voyait. » Aujourd'hui, Daniel ne se cache plus – « Je suis introverti, dit-il, mais je l'assume » – et se lance des défis : prendre le bus avec ses élèves, inviter des amis à dîner. Mieux, il vient de passer l'été en montagne comme accompagnateur d'un groupe de randonneurs.

Il y a le timide chic, qui vous livre sa prose, sensible et élégante, par coursier : « La peur du téléphone », s'excuse-t-il. Le timide qui vous congédie : « Tout compte fait, je ne le suis pas tant que cela. » Le timide branché, qui répond par e-mail. Le timide débranché, qui coupe son téléphone à l'heure où vous deviez le joindre. Le timide qui s'exprime comme on se jette à l'eau, avec l'impulsivité et la fébrilité de ceux qui ont peur de se noyer. Bref, le coincé se mérite, s'apprivoise, mais la rencontre n'en est que plus forte : chaque parole vaut confidence, chaque geste est un aveu. On voudrait dire à Henri, 54 ans, chirurgien-dentiste – yeux bleus et chemise noire – qu'il ressemble beaucoup à l'acteur André Dussollier. On ne le flatte pas, de peur de le faire rougir. Il fut un temps où ce père de deux adolescentes n'osait pas marcher devant les terrasses des cafés – « Je les repérais à 50 mètres, dit-il. Et je changeais de trottoir. » Un temps où il n'osait ni danser ni dîner au restaurant. Il ne marchait pas, il titubait. Il ne parlait pas, il bafouillait. « J'étais un enfant timide, sensible, émotif, poursuit-il. Par peur d'être rejeté, je me suis construit une personnalité en retrait. J'en ai beaucoup souffert. »

Eviter les occasions de perdre ses moyens, voilà le premier soin du timide. A tel point qu'un timide « surmonté » ne fera jamais croire à qui que ce soit qu'il revient de l'enfer. L'hiver dernier, Henri s'est décidé à suivre une thérapie de groupe comportementale, pendant trois mois. Il a réappris à prendre les transports en commun, escorté par un psy, à dire non, à parler en public, à se mettre en colère, etc. « J'ai même dansé et j'y ai pris du plaisir ! triomphe-t-il. Cela m'a sauvé. J'ai retrouvé confiance en moi. Et j'ai compris que c'est ma discrétion que les gens aiment chez moi. » Il vient de passer un oral pour donner cours, et son cabinet est bondé, comme d'habitude : ses patients ne peuvent plus se passer de cet homme si attentif, si charmant, qui sait autant soigner les caries que les bleus à l'âme.

Il n'y a évidemment pas de gène de la timidité. Mais peut-être des prédispositions. On naît réservé. On devient timide, par insécurité. « Dans une même fratrie, si les parents sont peu sociables, l'un des enfants peut être timide, et l'autre non, explique Luis Vera, pédopsychiatre (La Timidité chez l'enfant et l'adolescent, Dunod). La source de la timidité est un cocktail entre un tempérament personnel, inné, et une influence éducative : des parents surprotecteurs, une éducation trop stricte, un manque d'occasions de lier des contacts... »

Couvée par une mère hyperanxieuse, Catherine, 33 ans, orthophoniste, était une adolescente renfermée. « Il ne faut pas te faire remarquer, me répétait-on. Au point que je n'arrivais plus à parler à la boulangère. » Revoir les cours avec ses camarades, traverser à un feu rouge, participer aux repas de famille, pour Catherine, c'était escalader l'Everest. Cette timidité, mieux digérée aujourd'hui, la jeune femme la revendique, elle se dit même heureuse de ce regard empathique qu'elle porte sur les autres : « J'ai un très bon contact avec mes patients, parce que je sais ce qu'ils ressentent, raconte-t-elle. Je comprends d'autant mieux ceux qui ont du mal à communiquer. »

Dans le milieu professionnel, la discrétion, la psychologie et le désir de bien faire sont de plus en plus prisés par les patrons et les directeurs des ressources humaines. « Le timide, c'est souvent le médecin qui se retrouve de garde à l'hôpital à Noël et le 15 août, sourit Christophe André. Son désir d'être aimé en fait une personne attentive à l'écoute de ses collègues, et prête à se dévouer pour accepter le coup de pouce de dernière minute. » Les chasseurs de têtes le repèrent dès son arrivée dans la salle d'attente, à sa manière un peu gauche de s'asseoir, à ses pieds qui se prennent dans le tapis, à sa poignée de main moite. Mais l'entretien d'embauche ne vire pas pour autant au cauchemar. « Je préfère les gens sincères, assène Daniel Jouve, dirigeant d'une société de chasseurs de têtes. Le timide ne bluffe pas, ne triche pas. Une fois qu'il est connu, et apprécié, il progresse sans écraser les autres. C'est reposant, un timide, cela nous change des gens qu'il faut sans arrêt calmer, surveiller, contrôler. » Et c'est précieux. Dans un marché du travail ultraconcurrentiel, les impostures aux CV, de la simple omission à la carrière fabriquée, sont de plus en plus courantes.

Balayés les champions de l'esbroufe, dotés d'un talent inné pour baratiner, on préfère désormais des employés modestes et efficaces. Commerciaux, médecins, avocats, banquiers : « Les timides peuvent tout faire », assure Daniel Jouve. Leur présence dans l'entreprise est même recommandée : sans eux, les réunions tourneraient vite à l'empoignade. « A la différence du hâbleur, une personne discrète ne vend rien, raconte le psychiatre Frédéric Fanget, mais elle est pleine de tact, de bonnes réflexions et de finesse d'observation. » Bref, l'introverti n'est plus le maillon faible, c'est même lui le chaînon indispensable, le modérateur hors pair dont dépend, en partie, la bonne marche d'un groupe.

Il a même l'étoffe d'un grand patron. En quarante ans de carrière, ce dirigeant d'une importante entreprise, pourtant très timide, n'a jamais eu un seul conflit social. « Il détestait la réunionnite et prendre la parole, explique un proche. Mais il était à l'écoute de ses salariés, et savait très bien s'entourer. » Heureux les pétrifiés, les clefs de l'entreprise seront à eux : dans un best-seller américain – Good to Great (HarperBusiness) – le chercheur Jim Collins a analysé les raisons de l'énorme réussite rencontrée par certaines compagnies. Ses résultats sont surprenants : les plus grands managers sont... ternes, timides, humbles. Mais leur volonté est plus forte que tout.

Parmi les 1 500 entreprises sélectionnées, 11 ont été finalement distinguées, et chacune bat à plate couture dans la durée, sur tous les critères financiers, les plus célèbres groupes mondiaux, Coca-Cola, General Electric, Intel, etc. Dans ce groupe d'élite : Gillette, Wells Fargo. « Nous avons été étonnés de voir à quel point les PDG Good to Great ne parlaient jamais d'eux-mêmes », constate Jim Collins. Ces managers exceptionnels refusent les couvertures des magazines. Du coup, personne n'a jamais entendu parler d'eux : qui connaît John Morgridge, qui fit la renommée de Cisco Systems ? Darwin E. Smith, PDG de Kimberly- Clark, leader mondial du papier ?

Professeur de ressources humaines, Jean-Marie Peretti estime que le timide ambitieux mettra peut-être plus de temps à construire une carrière, mais qu'elle sera plus solide, plus durable. « J'ai connu des étudiants très inhibés qui sont aujourd'hui nos 2 de filiales importantes, dit-il. L'un d'eux m'a confié : "Parce que je suis discret, je dois me concentrer, m'organiser, réfléchir deux fois plus que les autres." Il compensait son manque d'assurance par du brio intellectuel. » Et s'il faut se durcir la carapace, les grands patrons s'offrent les conseils d'un coach. En une dizaine de séances, les plus gauches des managers parviennent à contrôler leur ton, leur débit, leurs gestes, leur regard. Même si certains confient qu'ils sentent tout leur corps trembler comme une feuille, tandis qu'ils donnent le change d'une voix parfaitement assurée. En somme, ils continuent de ressentir les craintes d'autrefois, mais ils ont acquis un savoir-faire qui leur permet de camoufler leurs émois. Plus tard, cette discrétion est parfois érigée en système de management. Aux collaborateurs de deviner leurs états d'âme. Leur jeu favori ? Le silence, interminable, qu'ils laissent planer sur les discussions, une manière redoutable de déstabiliser leurs interlocuteurs. « C'est tout un art de parler aux grands patrons timides, explique le psychiatre Eric Albert, coach à l'Institut français de l'anxiété et du stress. Leur réserve est une protection qui leur évite d'aborder les sujets à forte charge émotionnelle, comme la rémunération, avec leurs collaborateurs. »

Que Julien Sorel ait besoin d'invoquer Napoléon, son idole, pour simplement prendre la main de Mme de Rénal, en dit long sur les combats de Stendhal, et des timides en général, pour réussir, au travail ou dans la vie privée. Chaque jour, ils doivent affronter l'insurmontable. « On a tort de confondre le timide et le timoré, précise Odile Kerjean, psychologue, qui vient de publier Nos meilleurs défauts (éd. Anne Carrière). Ce dernier a peur de tout, tandis que le premier, au contraire, brave les dangers réels, et ne redoute que les périls issus de son imagination. Quand il se jette à l'eau, il va plus vite, plus loin. Ah, les coups d'audace du timide... »

Il y a toujours eu des orateurs et des artistes maladivement timides, raconte Bernard Jolibert (L'Education d'une émotion. Trac, timidité, intimidation dans la littérature. L'Harmattan). La timidité est une source d'inspiration. Choderlos de Laclos, un petit militaire de carrière sans intérêt, a vécu à travers ses personnages. Aurait-il écrit Les Liaisons dangereuses s'il n'avait été si empêtré de lui-même ? » Certains artistes ne sont jamais aussi bons que lorsqu'ils sont stressés. Louis Jouvet entrait en scène couvert de sueur. Aujourd'hui, la relève des vedettes du show-biz timides est assurée : Renaud, Miossec, Keren Ann, Jacques Villeret, Isabelle Carré, Jean-Jacques Goldman et tant d'autres. Quand on est vraiment timide, on devient soit désespéré, soit excellent.

Quand il s'agit de séduire, jeux de regards, sourires, effleurements furtifs, le timide en fait, là aussi, plus que les autres. Tel Cyrano de Bergerac, il pratique un sport devenu désuet : alors que le tombeur drague, lui fait la cour. « Ni calculateur ni dangereux, il est désarmant, raconte le Pr Alain Montandon, qui a écrit un Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre du Moyen Age à nos jours (Seuil). Ses partenaires lui font confiance. Il peut même éveiller l'instinct maternel. » Au fond, la timidité est peut-être une espèce d'arme subtile qui donne envie de rassurer, de tendre la main, à ces séducteurs décalés, imprévisibles et rouges de confusion. « Chez les femmes, elle est touchante, mais chez les hommes aussi, c'est un atout, confirme le psychiatre Willy Pasini, auteur d'Etre sûr de soi (Odile Jacob). Une qualité qui les rend intéressants aux yeux d'épouses hyperactives qui ne supportent à leurs côtés qu'un compagnon sensible et doux. » Le jeu favori de Mme de Sévigné n'était-il pas de faire rougir Turenne ? Ce grand gaillard, capable de mener des hommes sous le feu des canons, piquait un fard dès qu'il entrait dans un salon fréquenté par la gent féminine. Et la marquise s'en amusait. Incapable de trouver le bon mot au bon moment, Rousseau, lui, assurait qu'il ferait « une jolie conversation par la poste » (Confessions). Aujourd'hui, il surferait sur Internet. La revanche des timides est née à l'ère de l'e-mail : ils peuvent enfin exprimer, avec finesse, et souvent avec humour, ce qu'ils n'osent pas dire en direct.

Ne demandez pas aux timides pourquoi ils tiennent vraiment à se soigner, puisqu'au fond on les aime pour ça. Car ils souffrent. Ils rêvent tous de converser comme des princes, de distiller des bons mots, et de faire des ronds de jambe. Tout le problème est de savoir à partir de quel degré il faut vraiment agir. Car, au fil des ans, la timidité se patine. Beaucoup compensent en se jetant dans le sport, le théâtre amateur, le monde associatif. La timidité prend des airs de pudeur. Pour le psychiatre Jean-Pierre Lépine, il faut se soigner si elle vire au handicap social : « Quand on annule ses soirées sans raison valable, dit-il, quand on ne peut pas assurer un entretien d'embauche sans avoir descendu un whisky. » La méthode la plus efficace consiste à suivre, durant plusieurs mois, en groupe, des séances de psychothérapie comportementale : les « patients » dressent la liste des situations qui les terrifient – acheter le journal, prendre le train, traverser une salle de restaurant – et les rejouent devant les autres et le psy. Il ne s'agit pas d'abolir la timidité, mais d'en maîtriser les effets.

Toute sa vie, Michel, 39 ans, informaticien, a redouté, devant les autres, de parler, de prendre des notes, et même, plus étrangement, de boire de l'eau. « Il m'arrivait de boire de l'alcool fort pour descendre chercher le courrier », explique-t-il. Ce n'était plus de la timidité, mais de la phobie sociale. Il y a trois ans, ce père de famille a suivi une thérapie. Il fait aujourd'hui partie de Mediagora, l'association française de ceux qui souffrent de phobie et d'anxiété. Pour la première fois, Michel n'a plus peur du regard des autres. Il se dit aujourd'hui « juste timide », donc guéri. « Et très heureux », glisse-t-il. Cette émotivité, cette hypersensibilité qui rend sa vie plus forte, plus intense, plus gratifiante, il ne s'en débarrasserait pour rien au monde. On peut jouir de sa timidité, comme l'a écrit Emmanuel Kant : « Le regard d'une femme suffisait pour m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Mais alors, au milieu des malheurs affreux de ma timidité, qu'un beau jour était beau ! »

Auteur : Marie Huret
Source : Le Vif du 04/07/2003 - © Le Vif/L'Express

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