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>>Sensibiliser médecins et public

Le don d’organes continue de susciter de nombreuses questions quant à la meilleure manière de l’aborder. Sous le titre «Le don d’organes, un défi?», le colloque organisé au CHU Brugmann de Bruxelles le 8 octobre dernier soulevait les problèmes qui se posent tant dans la sensibilisation du public que dans la formation du personnel soignant, notamment.

Les chiffres donnés par le Dr Luc De Pauw, chef de clinique de chirurgie néphro-endocrinologique, ont de quoi inquiéter: «L’écart entre les donneurs référés et les donneurs effectifs se creuse: en 1990, les chiffres étaient de respectivement 289 et 206, en 2003 ils étaient de 383 et 248. Cette différence s’accentue car des obstacles plus importants se marquent lors du prélèvement: dans 15% des cas, il y a une contre-indication médicale du donneur, lorsqu’il y a un risque quelconque pour le receveur ou que l’organe est de qualité insuffisante, par exemple. Dans 15 autres pourcents, la famille s’oppose au prélèvement. Dans 2% des cas, on note un refus mentionné au Registre national et également dans 1 à 2%, il y a opposition de la magistrature, par exemple pour des cas de mort suspecte.» Certains écueils pourraient pourtant facilement être évités, par exemple en stimulant la volonté des personnes de se rendre à leur administration communale pour faire stipuler dans le Registre national leur décision quant à la possibilité de prélever un organe. Mais ici aussi, le manque d’information prime: «Tout d’abord, ceux qui se présentent à l’administration communale pour cette raison sont encore reçus comme de doux dingues», explique le Dr Philippe Lejeune, Directeur médical du CHU de Charleroi. «De plus, il semble que les gens pensent en majorité qu’ils doivent passer par cette procédure uniquement pour s’opposer au prélèvement d’organes. Actuellement, un peu plus de 300.000 Belges seulement ont fait la démarche, dont 250.000 pour s’opposer au don d’organe», renchérit le Dr Luc De Pauw qui poursuit son énumération chiffrée: «On constate également que certains besoins augmentent, comme les transplantations de poumon qui ont explosé, passant de 28 transplantations en 1999 à 68 en 2003, alors que la greffe cardiaque est restée stable, autour de 90. La liste des patients en attente de greffe suit la même tendance, passant de 21 à 33 entre 1999 et 2003 pour un cœur, et de 23 à 59 pour des poumons. La greffe cardio-pulmonaire reste pour sa part faible. Un autre organe particulièrement attendu est le foie, dont la demande connaît également une croissance importante. Le problème de pénurie montre toute son importance là où la demande flambe.»

Mutisme des hôpitaux généraux

La Belgique compte donc 24,1 donneurs par million d’habitant, contre environ 15 comme moyenne européenne. C’est bien, mais il n’empêche que certains organes souffrent réellement de pénurie, comme le poumon et le foie. «Nous avons un grand problème de recrutement de donneurs. Notre pays compte 120 hôpitaux aigus et 115 USI; par ailleurs nous avons seulement 30 hôpitaux présentant une possibilité de prélèvement et 8 centres de prélèvement. Or, les hôpitaux généraux apportent seulement 56,1% des donneurs référés… Le reste est fourni uniquement par les 8 centres de transplantation», s’inquiète le Dr De Pauw qui précise que le nombre de donneurs augmente néanmoins. «2 à 3% des patients qui décèdent à l’hôpital et 10 à 14% de ceux qui meurent dans un service de réanimation passent par une mort cérébrale. Parmi eux, seulement 20% ont une contre-indication médicale. On pourrait donc passer à un taux de donneurs effectifs de 40 par million d’habitants. Mais pour y parvenir, il faut une prise de conscience du personnel médical qui devrait mieux identifier ces donneurs potentiels», poursuit-il. Il plaide donc, à l’instar des autres intervenants présents lors de ce colloque, pour une formation des équipes hospitalières soignantes afin de mieux détecter les morts cérébrales, la mise en place d’un coordinateur local dans chaque service de réanimation, avec un enregistrement prospectif et des procédures standardisées qui faciliteraient le prélèvement. Une initiative menée avec succès au CHU de Charleroi.

Si les donneurs en mort cérébrale constituent la majorité, ils ne sont pas les seuls: il y a aussi les donneurs par cœur arrêté et les donneurs vivants. Pour ces derniers, la Belgique accuse un retard faramineux: «La Turquie compte 50 donneurs vivants par million d’habitants, la Belgique 1… Nous figurons parmi les pays les plus en retard sur ce plan», fustige le Dr De Pauw qui répond, en conclusion, à l’intitulé du colloque: «Le don d’organes constitue en effet un défi, pour la collectivité qui doit être plus sensibilisée au don, pour les équipes de réanimation qui doivent mieux détecter les donneurs potentiels, pour les équipes de transplantation qui doivent avoir la motivation et le professionnalisme nécessaires et pour les pouvoirs publics qui doivent y consacrer les budgets pour y parvenir.»

Les causes de la pénurie

Au travers de l’exemple d’un hôpital régional, celui de Huy en l’occurrence, on peut détecter quelques causes qui mènent à un faible taux de transplantation. «Bien que nous ne pratiquions pas de chirurgie cardiaque ni crânienne, nous avons une grande activité en urgences et soins intensifs. Par ailleurs, nous avons conclu des accords de collaboration avec le centre de transplantation du CHU de Liège pour y transférer des donneurs potentiels. Nous avons participé à des actions de sensibilisation organisées par des associations et ligues de patients. Malgré tout, le résultat est très mauvais: depuis 1988, nous avons pratiqué 5 prélèvements multi-organes. Or, il en faudrait 5 à 8 par an!», explique le Dr Jean Bury, directeur médical du CHR de Huy. Une carence qu’il explique par l’intervention de différents facteurs: «Tout d’abord, il y a la position de l’hôpital régional dans la structure de soins, qui transfère un certain nombre de patients vers des services dans d’autres structures. Ensuite, nous rencontrons des réticences de la part des prestataires de soins mêmes, par convictions éthiques, psychologiques, et autres raisons dont le manque de motivation. Nous constatons également une méconnaissance de la part des soignants de la législation, par exemple, ainsi qu’une vision stéréotypée des donneurs potentiels: le jeune accidenté de la route en mort cérébrale alors que des patients plus âgés ou à cœur non-battant sont aussi de bons candidats. Les réticences de la famille qui considèrent un CHR comme moins capable qu’une grande structure posent aussi problème. Et puis il y a le ‘on n’y pense pas’ de certains soignants.»

Tous ces écueils qui freinent le don d’organe, et qui se basent sur des préjugés et un certain manque d’envie de s’informer devraient profiter de campagnes de sensibilisation, comme l’a précisé Dr Dimitri Desantoine qui représentait le ministre Demotte: «L’année prochaine, le ministre de la Santé va lancer une campagne de sensibilisation en collaboration avec le Conseil National de transplantation, les centres de transplantation, les coordinateurs, les associations de patients et le corps médical. Elle consistera à informer le corps médical concerné sur les critères des donneurs potentiels, à agir sur le refus des familles à l’origine de pertes importantes de greffons, et à stimuler tous les dons d’organes, en particulier pour être donneur à cœur non-battant ou vivant. Cette sensibilisation visera tout particulièrement à clarifier certains points et croyances, comme celle qui veut que le patient en mort cérébrale vit toujours, que les greffons vont vers les plus riches, que les donneurs ne sont pas respectés dans leur intégrité physique et esthétique, que les médecins ne sont pas compétents, etc. Nous souhaitons aussi diffuser l’information chez les plus jeunes, dans les écoles, pour en parler de façon positive, en démontrant que cela sauve des vies. Les transplantés sont les meilleurs avocats pour diffuser ce message, ainsi que les familles de donneurs qui donnent un sens à la perte d’un être cher. Cette campagne devrait se faire sous forme de brochures, posters, spots TV et radio, ainsi qu' un website.»

Auteur : Carine Maillard
Source : Le Journal du Médecin (n° 1624 du 19/10/2004) - ©Lejournaldumedecin.com

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