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>>Dépendance silencieuse sans toxique

L’annonce de l’ouverture prochaine d’un casino à Bruxelles - le 9ème en Belgique - inquiète les professionnels de la Santé mentale, ainsi que d’anciens joueurs dépendants aux jeux de hasard et d’argent. Si l’Etat escompte engranger ainsi d’importants surplus de recettes fiscales, il est à craindre, par cette implantation, une nouvelle progression du nombre de joueurs problématiques et pathologiques.

Sur dix personnes entrant dans un casino, entre trois et cinq peuvent devenir des joueurs pathologiques. On considère le jeu comme tel, dès lors que s’est progressivement mis en place un rapport inadéquat et dépendant, entre une personne, le jeu et des circonstances. Quand le plaisir de jouer devient une réelle souffrance, suite à la perte de liberté d’arrêter de jouer, ou lorsque la personne ne joue pas elle est en état de manque. Le nombre de cas problématiques en Belgique et dans d’autres pays, dit-on, est peu élevé. Mais les études sur le sujet sous-estiment vraisemblablement le problème, tandis que les instruments de mesure méritent d’être affinés.

Il apparaît néanmoins que de plus en plus de jeunes pourraient rencontrer des difficultés avec des jeux de hasard, des jeux vidéos ou sur Internet ou par SMS, s’alarment certains professionnels de la santé. La littérature scientifique internationale montre en effet qu’une grande disponibilité de jeux de hasard, comme leur facilité d’accès, est en rapport direct avec une augmentation des cas pouvant déboucher sur un comportement de jeu problématique. A l’évidence, la proximité d’un casino risque d’attirer rapidement toute une série de gens qui, auparavant, n’étaient pas tentés par cet univers. Par conséquent, le risque est grand, à terme, d’une hausse de la prévalence du nombre de joueurs pathologiques, avec toutes les conséquences physiques et psychiques que cette dépendance au jeu peut avoir sur eux-mêmes et sur leurs proches (surendettement, délits éventuels, détérioration des relations…).

«Il s’agit d’une dépendance silencieuse sans toxique, qui progresse à bas bruit, sans signes extérieurs apparents, d’une maladie de la modernité dont les effets et les conséquences sont sismiques sur le plan social, familial, professionnel», précise Serge Minet qui connaît bien le sujet, pour assurer des thérapies spécialisées en cette matière, et auteur de plusieurs ouvrages sur les états d’âme liés aux jeux1. Ancien comédien devenu assistant social, il coordonne désormais la nouvelle Clinique du jeu Dostoïevski, au sein du service de Psychiatrie et de psychologie Médicale du CHU Brugmann du Pr. Pelc2. Cette structure, paraît-il unique en Belgique, entend offrir une prise en charge thérapeutique spécifique à cette population, répondant à leurs besoins et aux craintes de leur entourage. «Un espace clinique pluridisciplinaire permettant d’accueillir les joueurs dépendants et désireux de se faire aider est devenu indispensable, assure le Pr. Pelc. Les familles de ces joueurs, également en souffrance et subissant les conséquences de ces sessions de jeux, ont aussi besoin de pouvoir partager leurs inquiétudes ou leurs questions».

La souffrance au lieu du plaisir

La pratique des jeux de hasard peut devenir problématique, excessive, voire pathologique, quand la relation au jeu ne se situe plus dans l’acte de plaisir ou une pratique responsabilisée de prise de risque, mais qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une dépendance sournoise. «Ce ne sont pas uniquement des substances qui nous rendent dépendants, insiste le Pr. Pelc, des comportements humains aussi, qui s’inscrivent en liaison très étroite avec des émotions, un vécu, des sentiments agréables ou désagréables. Ainsi le jeu s’accompagne de toute une série de modifications dans notre psychisme, et certains individus dits à risque, plus sensibles et plus vulnérables, peuvent en devenir dépendants». Maladie qui se caractérise par l’obsession de la pensée, accompagnée d’une compulsion à jouer.

Mais tous les individus ne sont pas égaux devant la pratique des jeux de hasard et d’argent. «Plus la mise est relativement faible et plus la tendance à rejouer est relativement forte, souligne Serge Minet. On sait, par ailleurs, que plus l’exposition au jeu est longue et fréquente, plus le risque de dépendance est élevé». D’ailleurs, indiquent les responsables de la Clinique du jeu Dostoïevski, il serait intéressant d’organiser une étude de prévalence sur le territoire de Bruxelles, avant, pendant et cinq après l’installation du casino, pour mesurer scientifiquement l’évolution et le lien réel entre son implantation et l’augmentation du nombre de joueurs problématiques ou pathologiques. Et ceux-ci d’inciter les autorités de la Ville de Bruxelles, avec la direction du futur casino, à développer une politique de prévention et de protection des joueurs les plus fragilisés. Il s’agit, selon eux, d’une réelle nécessité et d’une vraie question de santé publique. «Aujourd’hui, c’est le casino qui vient dans la cité, ce qui pas une pratique banale! Le jeu peut mettre en péril l’épanouissement personnel, familial et professionnel de beaucoup de personnes, dès lors qu’il devient une pratique excessive, inadaptée, persistante et répétée…».

1 «Le plaisir du jeu: entre passion et souffrance. La joueuse», Editions L’Harmattan 2001 et «La solitude du joueur de fond».
2 Clinique du jeu Dostoïevski, CHU Brugmann. Rendez-vous: 02/477.27.77 ou 02/477.27.75. Renseignements: 02/477.27.99.

Auteur : Thierry Goorden
Source : Le Journal du Médecin (n° 1628 du 05/11/2004) - ©Lejournaldumedecin.com

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