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>>Des idées à la Pelc…

Clinicien, neuropsychiatre mais encore Chef de service à Brugmann pendant 30 ans, conseiller successivement de plusieurs ministres de la Santé, de Philippe Busquin à Rudy Demotte, le professeur Isidore Pelc - Isy pour ses amis - entame sa seconde vie, après des années de bons et loyaux services. Retour sur une carrière universitaire et hospitalière féconde; rencontre avec un homme simple, écouté et apprécié, tant par ses étudiants que par ses proches collaborateurs.

Diplômé de l’ULB en 1965, neuropsychiatre trois ans plus tard, le Pr Pelc s’est vu très tôt en charge des responsabilités de direction et de réorganisation du service de psychiatrie de l’Hôpital Brugmann. Pour cet homme qui, finalement, a toujours réalisé ce qu’il avait envie de faire, son honorariat n’est pas un soulagement sinon une autre période qui s’ouvre, un simple changement d’orientation. «On me dirait que j’ai encore 4 ou 5 ans à faire, je l’assumerais avec grand plaisir! Je prends ma mise à la retraite officielle comme une réalité qui est là, et je le prends très bien». Ainsi est Isy Pelc, simple, volontaire, comblé professionnellement comme sur le plan familial (deux filles médecins, l’une ORL, l’autre neuropédiatre). Auréolé des fonctions de chargé de mission auprès de la Direction générale de Brugmann, il poursuivra ses programmes de recherche axés sur l’organisation des soins de Santé mentale (SM) et la politique dans ce domaine, avec l’appui des autorités belges et internationales, représentant académique à l’OMS pour la SM.

Lacanien à ses heures perdues, mais pas professionnellement, il eut le privilège de rencontrer jadis le prophète, assistant à quelques-uns de ses séminaires. «J’ai eu le bonheur d’être à Paris en mai 1968 pour y achever sur fonds propres ma 3e année en spécialisation psychiatrique à l’Hôpital Sainte-Anne qui était la Mecque, à l’époque, de la psychiatrie naissante. Je n’ai pas été impressionné par la valeur thérapeutique de ce que Jacques Lacan faisait. Au point de vue du langage et d’une compréhension linguistique par association d’idées, c’est intellectuellement très intéressant. Ceci dit, je ne vois toujours pas comment soigner un schizophrène et traiter des pathologies psychotiques avec cela…».

Esprit «révolutionnaire», Isy Pelc ne cessa de promouvoir ce qui, à son goût, devait être mis en place; de même il n’accepte pas toujours ce qui est. «Un manager gère ce qui est; un visionnaire voit ce que cela devrait être», commente-t-il. Du pain, il en reste encore énormément sur sa planche. Certes, une «révolution culturelle» remarquable a été mise en place au cours des dernières décennies, ouvrant la voie au développement prodigieux de la SM, notamment par le biais de moyens de traitement devenus plus efficaces. En outre, on a assisté à une prise de conscience de la nécessité d’un plan global pour la SM dans l’Union européenne. La réunion, en janvier 2005, d’une première grande conférence des ministres de la Santé de la zone européenne de l’OMS, spécifiquement dédiée à la SM, s’est traduite par une Déclaration commune en 12 points d’action (accessibilité aux soins de SM, déstigmatisation, prévention des troubles mentaux et du suicide…). Mais alors que les troubles mentaux représentent encore près de 20% en termes d’handicap dans le champ général de la santé, seul 6% du budget y sont réellement affectés en Belgique. «La SM n’a pas la juste place qu’elle devrait avoir, malgré son juste poids, regrette-t-il. Pour bien des raisons, des malades hésitent encore à se faire soigner – problèmes de stigmatisation ou d’accessibilité aux traitements, offre de soins peu structurée par rapport aux attentes et aux besoins individuels des patients. Elle a cependant acquis ses lettres de noblesse, notamment avec l’apparition sur le marché des benzodiazépines et neuroleptiques principalement. Médicaments efficaces qui ont contribué à faire sortir tous les psychotiques et patients dits dangereux, autrefois internés à l’hôpital psychiatrique. On a pu les médicaliser grâce aux neurosciences et aux médicaments qui leur permet de vivre en société». Par ailleurs, le dispositif d’accueil, d’assistance et de soins a connu des développements importants dont il ne peut que se féliciter.

Entreprise générale de psychiatrie

Très tôt, le Pr Pelc s’est intéressé, avec Maurice Verbanck, puis avec Paul Verbanck, à ce qu’ils ont appelé «la maladie alcoolique». Ce fut même le sujet de sa thèse de doctorat: Contribution à l’étude de la psychopathologie de l’alcoolisme chronique. «Pour payer mon année - car à l’époque il n’y avait pas de bourse d’études - j’ai remplacé durant trois mois un généraliste à Momignies, où l’on buvait de la Chimay partout! Le temps d’amasser suffisamment d’argent pour payer mon année d’études à Paris. «Docteur, vous prendrez bien un petit verre!», répétaient pratiquement tous mes patients avant que je ne les quitte… C’est ainsi que, de visite en visite, je me suis retrouvé un jour dans le fossé, avec ma Carman Ghia. On a dû faire venir la grue! C’est peut-être là qu’est née inconsciemment ma motivation». De fait, Isy Pelc fut interpellé par cette problématique fréquente parmi la population. Car, contrairement à ce qu’on racontait habituellement à propos de l’ivrognerie – laquelle constituait le gros des pathologies en consultation, avec la schizophrénie et la dépression – elle ne frappait pas des gens au caractère faible, mais tout un chacun, y compris des profs d’universités, des managers… Aussi a-t-il voulu comprendre leur état de dépendance envers l’alcool, aidé en cela par Maurice Verbanck qui lui-même s’intéressait aux effets de l’alcool sur les os et qui lui a donné la possibilité d’hospitaliser dans son service de médecine interne les patients pour les suivre plus longtemps.

Son autre domaine d’intérêt est et restera la psychologie médicale, dont il occupa la Chaire à l’ULB. Après avoir observé Paul Sivadon, conseiller à l’OMS dans un groupe de travail (architecture en SM), et qui prônait au lieu de l’enfermement d’ouvrir des centres de SM et de créer la psychiatrie ambulatoire, Isy Pelc prit son bâton de pèlerin et s’en alla à l’étranger s’imprégner de cours de psychologie médicale. «Dans la plupart des pays de langue française, elle se limitait à la relation soignant-soigné (formation à la bonne relation), alors qu’il y a toute une série de facteurs psychologiques et psychosociaux qui font partie du champ de la médecine et de la santé, en dehors des grandes maladies mentales et qui interviennent de façon importante. C’est pourquoi j’ai défini la psychologie médicale comme la prise en compte du fait psychologique et/ou psychosocial dans la santé. En somme, la centralité de l’humain et du fait psychologique».

Au point de vue SM, ajoute encore le Pr Pelc, la prévalence des grands problèmes sociaux que le monde connaît aujourd’hui n’a pas changé. Par contre, ce qui a changé, c’est le fait que la société est malade et qu’il y a des maladies de société. Aussi a-t-il contribué à créer au Conseil Supérieur d’Hygiène au ministère, au départ une section «Maladies de civilisation», puis une Fondation pour l’étude et la prévention des maladies de civilisation devenue Hodie Vivere, définie, au sens large, comme des maladies en relation avec le comportement humain ou les conditions dans lesquelles on vit. Quant au terrorisme, il le voit plus comme un travers, voire un handicap social, qui vient complexifier la prise en charge des gens déjà stressés.

Véritable entreprise générale de psychiatrie, la «Société Pelc» est depuis longtemps active en clinique, mais aussi dans la recherche, la gestion, l’organisation des soins en SM, voire la coopération au développement. Sans oublier le Résumé psychiatrique Minimum (RPM), outil compliqué que d’aucuns ont nommé «Résumé Pelc Maximum». «Je suis très créatif, j’ai des idées à la pelle. Créativité pour laquelle je me fais souvent assister par quelqu’un d’aussi intéressé que moi. Cela me permet de virevolter et de faire 25 choses à la fois, car je délègue tout le temps».

Enfant de juifs polonais contraints d’émigrer, dans les années 30, pour fuir les pogroms - il est né en 1941 et a longtemps vécu caché, baladé de gauche à droite - Isy Pelc considère avoir pleinement réussi sa vie. Derrière son profil de nain de jardin, joufflu, joyeux et toujours de bonne humeur, se cache un homme qui n’a cessé de vouloir en revenir à l’humain et à ses problèmes fondamentaux, bien décidé aussi à décloisonner autant que faire se peut concepts et approches en SM, ouvert à une large diversité d’intervenants spécifiques où la place du MG est selon lui fondamentale. Nous rapportant encore, avant de nous quitter, cette belle citation d’un interniste français pour qui «On s’évertue tellement à former les étudiants à la médecine qu’on en oublie de former les médecins», Isy Pelc nous rappelle qu’il aime bien les acronymes, sa façon à lui de flirter avec le Lacanisme. «J’ai mes parts, dit-il, pour Gestion, Motivation, Estime et Participation». Quatre mots qui comptent pour cet homme de caractère.

Auteur : Thierry Goorden
Source : Le Journal du Médecin (n° 1752 du 05/05/2006) - ©Lejournaldumedecin.com

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