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>>Une consultation transculturelle au CHU Brugmann

En présentant, lors d'une rencontre médicale, notre travail au sein de la consultation d'ethnopsychiatrie, un confrère s'exprimait en ces termes : "Comment la psychologie doit-elle 'migrer' afin de mieux accueillir les migrants ?". Depuis 1990, le CHU Brugmann propose une consultation transculturelle qui a permis d'offrir une écoute et donc des diagnostics et des soins de meilleure qualité aux personnes en souffrance issues d'autres cultures.

Le phénomène de migration n'est bien sûr pas neuf en Europe de l'Ouest, mais ce n'est que depuis une vingtaine d'années que certains psychothérapeutes s'interrogent sur les difficultés de la rencontre en séance, avec les patients issus de la migration. Il est devenu évident que ce que l'on peut nommer "les représentations culturelles" ne peuvent plus être déniées dans le travail psychologique et psychiatrique. On pourrait faire appel à des traducteurs mais, pour traduire quoi ? Et puis, où les trouver ? Nous étions souvent déstabilisés par les plaintes et discours "magico-religieux" des patients migrants.

Croyances et surnaturel

Quelle attitude adopter face à des thèmes "surnaturels" et à des "croyances" fort éloignés de notre nosographie médicale occidentale ? Début 1990, nous avons proposé une consultation transculturelle à l'Institut de psychiatrie du CHU Brugmann grâce au soutien du professeur Isy Pelc. Lui-même, impliqué dans des programmes de coopération au développement au Sud et interpellé par des patients "migrants" au Nord, avait pressenti toute l'importance - sinon la nécessité - de rencontrer cette dimension dans les soins. Il nous a ainsi rapporté combien la coopération au développement, par le croisement des particularités culturelles, est enrichissante. Ainsi, si la médecine occidentale enseigne que l'homme est doté de cinq sens, la médecine traditionnelle bouddhique, en Asie du Sud-Est, y ajoute un sixième, la conscience...

Groupe de palabre

Afin d'accueillir les patients et leurs familles ainsi que les divers intervenants psycho-médico-sociaux, nous avons décidé de modifier notre cadre de référence (en Occident, la relation duelle soignant-soigné) sur le modèle mis en place à Paris par Tobie Nathan : le groupe de cothérapeutes au sein d'un véritable "groupe de palabre". Ces thérapeutes provenaient de pays divers et avaient des formations psy variées. Y étaient invités, par exemple, des anthropologues ou des sociologues. Nous nous présentions et nous nous "exposions" avant que les patients ne s'exposent à leur tour. Toute discussion à leur propos se déroulait, bien sûr, en leur présence.

Ce cadre de cothérapie (une vingtaine de personnes) s'est révélé très "contenant" et rassurant pour les patients, contrairement à ce qu'était la pratique habituelle où l'intimité de la relation entre un thérapeute et un patient était privilégiée. Ce lieu a été très vite perçu comme un "espace de parole" particulièrement bienvenu.

Ceci nous a permis d'interpréter les pensées et les discours à forte connotation "culturelle d'origine" des patients dans la "culture médicopsychologique" des psychothérapeutes auxquels ils ont été adressés. Ainsi, en se basant sur les discours autour de la "possession" et du "jet du sort" rapportés par bon nombre de patients d'origine africaine, l'on a pu mieux théoriser sur les traumatismes et les mécanismes d'influences - ceci concerne plus particulièrement des trajets de vie de toxicomanes et d'autres à comportements sectaires.

La singularité de l'Autre

L'intégration de la dimension culturelle dans les soins est particulièrement appréciée par les patients et leur famille. Ainsi par exemple, elle augmente la compliance des parents dans le processus de soins de leurs enfants en souffrance ; elle génère, par le décodage spécifique fourni au réseau scolaire ou judiciaire, une meilleure collaboration avec ces institutions. Ceci a permis, à de nombreuses reprises, d'éviter bon nombre de placements institutionnels de tels enfants.

À nous-même, l'ethnopsychiatrie, par le contact au quotidien avec d'autres qui viennent d'ailleurs, nous apporte constamment une vision et une compréhension toujours plus large de ce qu'est la singularité de l'autre, en bonne santé ou malade, y compris quand il est d'ici. Dans le même temps, elle nous ouvre, chaque fois un peu plus, aux identités multiples de tout un chacun.

Enfin, si besoin était, il est intéressant de constater que les technologies modernes (Pet Scan...) qui nous permettent d'objectiver, dans le détail, le fonctionnement dynamique de circuits cérébraux spécifiques, commencent également à nous apprendre combien nous fonctionnons différemment selon ce qui nous est familier ou pas, étranger ou non. Et aussi selon ce à quoi nous adhérons ou croyons, avec, parfois, des conséquences positives ou négatives sur notre santé et notre bien-être.

Auteur : Philippe Woitchik, psychiatre psychothérapeute, responsable de la consultation d'ethnopsychiatrie (CHU Brugmann), directeur médical du Centre de santé mentale Psycho-Etterbeek
Source : Esprit Libre (n° 42, septembre 2006) - ULB