Photo CHUB
FRNLEN

>>Sevrage rapide sous anesthésie

Reprise en 2006 au CHU Brugmann, après réévaluation de ses indications, la désintoxication rapide sous anesthésie de patients dépendants aux opiacés apparaît à la fois «sûre et efficace sur le long terme». A ce jour, plusieurs centaines de personnes ont déjà été sevrées avec succès de cette manière.

Accueillant au sein du service de psychiatrie et de psychologie médicale des patients toxicomanes pour qui la substitution à la méthadone n’est peut-être plus un bénéfice, ou après échec déjà de plusieurs tentatives de sevrage classique, le CHU Brugmann a été le premier hôpital universitaire du pays à avoir recours à l’UROD (Ultra Rapid Opiate Detoxification), et cela depuis bientôt dix ans. Cette méthode originale de désintoxication rapide sous anesthésie, par induction d’antagonistes opiacés sous forme intraveineuse jusqu’à saturation, offre l’avantage d’un sevrage, paraît-il, dans de bonnes conditions et de durée réduite: en 4 à 6 heures seulement, alors qu’il faut normalement entre 10 et 14 jours en cas de sevrage classique. Elle s’accompagne, en outre, d’une prise en charge ambulatoire préalable, tout en offrant un espace thérapeutique après évaluation tant physique et psychique que des motivations. L’UROD permet aussi la mise en place d’un traitement médicamenteux adjuvent. Celui-ci consiste en l’usage d’antagonistes oraux des opiacés en vue de prévenir les rechutes spécifiques, toujours possibles, par administration de longue durée d’un relais à la naloxone par voie orale, à savoir la naltrexone, comme aide à l’abstinence dès le sevrage. «On a rencontré des cas de rechute à la fin du sevrage qui reste une période fragile», explique en effet le Dr Constantinos Papageorgiou, responsable de l’Unité 73 (toxicomanies) de 6 lits qui aide à désintoxiquer ces patients. Les résultats à court terme n’en restent pas moins excellents, assure-t-il: «100% de sevrages sans complications et les symptômes après UROD commencent à s’estomper déjà après sept jours, même s’ils vont perdurer encore un certain temps, jusqu’à trois mois, période pendant laquelle peuvent se manifester chez certains patients irritabilité et troubles du sommeil». «Environ 40% des personnes qui ont été sevrées par cette technique restent sans rechute un an après leur désintoxication, précise pour sa part le Pr Paul Verbanck, chef du Service de psychiatrie à Brugmann. Dans un domaine comme celui-là, c’est un résultat assez remarquable».

L’UROD reste cependant contre-indiquée aux personnes dépendantes à l’alcool, à la cocaïne, aux amphétamines ou autres stimulants. En sont également exclus les patients avec antécédents psychiatriques aigus, lors et en dehors du sevrage (personnes délirantes, suicidaires), en cas de pathologie psychiatrique chronique. Sont évidemment aussi proscrites les pathologies somatiques, majeures, actives, de même que les patientes enceintes, toutes les situations sociales instables.

Mode d’action relativement simple

Les récepteurs opiacés d’une personne physiquement dépendante sont modifiés par l’occupation permanente par les opiacés exogènes. Lorsque les opiacés se détachent des récepteurs morphiniques, les symptômes de sevrage se produisent (tempête adrénergique). L’adjonction d’un antagoniste - dont l’affinité pour les récepteurs opiacés est 100 fois plus importante que celle de l’héroïne ou de la méthadone - chasse les opiacés des récepteurs morphiniques. Des symptômes de manque, plus intenses mais plus brefs que lors du sevrage par arrêt de la prise de l’opiacé, se manifestent. C’est alors l’anesthésie avec utilisation de doses élevées d’antagonistes opiacés qui permet de réduire le temps de sevrage et de gagner près de deux semaines par rapport à un sevrage classique de la méthadone et sept jours après un sevrage de l’héroïne. L’intensité des symptômes serait en effet intolérable pour un patient non anesthésié.

Il s’avère qu’avec l’UROD, même si les symptômes de sevrage sont présents, l’envie de consommer reste basse. Mieux: il est même impossible de reconsommer avant 48 heures. Un long moment de réflexion qui permet un choix réfléchi. Le syndrome de sevrage est, par conséquent, intense et de courte durée. Par contre, dans les sevrages classiques (méthadone de façon dégressive), le syndrome est de longue durée et d’intensité faible, l’envie de consommer importante et la reconsommation précoce plus fréquente après l’hospitalisation, ainsi que l’épuisement psychique et physique.

L’importance de poursuivre le traitement par la naltrexone, qui est la forme orale de longue durée de la naloxone, - notamment les trois premiers mois - est fondamentale dans la prévention des rechutes impulsives précoces. D’autant que cet antagoniste des opiacés n’a pas d’effet psychotrope et qu’il est une aide à l’abstinence, y compris à long terme, au-delà de l’arrêt de sa prise. On observe, par ailleurs, une assez bonne compliance au traitement et, ce, chez la plupart des patients héroïnomanes ayant fait l’objet d’une UROD, ceux-ci étant conscients de leur fragilité adhèrent aussi mieux à un projet d’abstinence. A noter encore la protection qu’offre la naltrexone dans les moments de fragilité, en cas de stress non prévu, mauvaises rencontres, moments d’impulsivité.

:: Déjà une longue histoire à Brugmann :: En 1983, le Pr Isy Pelc, qui longtemps dirigea avec brio le service de Psychiatrie et de Pyschologie médicale du CHU Brugmann, consacra un ouvrage d’anthologie aux «assuétudes», terme équivalent au nom anglais «Addictive behaviours» regroupant différentes formes d’abus et états de dépendance auxquels d’aucuns finissent par devenir esclaves, ne les maîtrisant plus (1). Il s’agissait alors principalement d’alcool, de tabac, de médicaments et des drogues. Avec le temps sont apparues d’autres formes d’assuétudes comme la cyberdépendance, au sexe ou au jeu, les troubles de comportement alimentaire, les achats compulsifs, la violence… Comportements excessifs confrontant «à des problèmes d’autonomie et de dépendance, au plaisir et à l’auto-destruction, la complétude et le manque, le pouvoir et la misère et, finalement, la vie et la mort», insistait-il déjà.
Depuis lors, les équipes de Brugmann n’ont cessé d’étudier et traiter différentes assuétudes par une interaction permanente entre recherche et clinique, s’appuyant sur un travail en équipe multidisciplinaire qui se révéla être le précurseur des réseaux de soins actuellement mis en place en partenariat avec les pouvoirs publics. Ceci a permis de mettre au point de nouvelles techniques de désintoxication et programmes d'intervention (Clinique du stress, du jeu pathologique, Cannabis Clinic…). Actions favorisées par l'environnement particulier du service de psychiatrie et de psychologie médicale, qui bénéficie de l'existence en son sein du laboratoire de psychologie médicale dépendant de la Faculté de Médecine de l'ULB.

(1) : Les Assuétudes : abus et états de dépendance par I.Pelc, Editions de l’Université de Bruxelles, 1983.

Auteur : Thierry Goorden
Source : Le Journal du Médecin (n° 1853 du 31/08/2007) - ©Lejournaldumedecin.com